Corot joie de peindre

Camille Corot

« La Journée d’un Paysagiste. »

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Voyez-vous, c’est charmant la journée d’un paysagiste. On se lève de bonne heure, à trois heures du matin, avant le soleil ; on va s’asseoir au pied d’un arbre ; on regarde et on attend. On ne voit pas grand-chose d’abord. La nature ressemble à une toile blanchâtre, où s’esquissent à peine les profils de quelques masses ; tout est embrumé, tout frissonne au souffle fraîchi de l’aube. Bing ! Le ciel s’éclaircit… le soleil n’a pas encore déchiré la gaze derrière laquelle se cachent la prairie, le vallon, les collines de l’horizon… Les vapeurs nocturnes rampent encore comme des flocons argentés sur les herbes d’un vert transi. Bing !… Bing !… un premier rayon de soleil… les petites fleurettes semblent s’éveiller joyeuses… elles ont toutes leur goutte de rosée qui tremble… les feuilles frileuses s’agitent au souffle du matin… Sous la feuillée, les oiseaux invisibles chantent… Il semble que ce sont les fleurs qui font leur prière… Les amours à ailes de papillons s’ébattent sur la prairie et font onduler les hautes herbes… On ne voit rien… tout y est… Le paysage est tout entier derrière la gaze transparente du brouillard qui monte… monte… monte, aspiré par le soleil… et laisse, en se levant, voir la rivière lamée d’argent, les prés, les arbres, les maisonnettes, le lointain fuyant. On distingue enfin tout ce que l’on devinait d’abord.

Bam ! le soleil est levé… Bam ! le paysan au bout du champ avec sa charrette attelée de deux boeufs… Ding ! ding ! c’est la clochette du bélier qui mène le troupeau… Bam ! tout éclate, tout brille… tout est en pleine lumière… lumière blonde et caressante encore. Les fonds, d’un contour simple et d’un ton harmonieux, se perdent dans l’infini du ciel, à travers un air brumeux et azuré… Les fleurs relèvent la tête… les oiseaux volettent de-ci de-là… Un campagnard, monté sur un cheval blanc, s’enfonce dans le sentier encaissé… Les petits saules arrondis ont l’air de faire la roue au bord de la rivière.

C’est adorable !… et l’on peint ! et l’on peint !… Oh ! la belle vache alezane enfoncée jusqu’au poitrail dans les herbes humides… Je vais la peindre… Crac ! la voilà ! Fameux ! fameux ! Dieu, comme elle est frappante ! Voyons ce qu’en dira ce paysan qui me regarde et n’ose pas approcher ? « Ohé, Simon ! » Bon, voilà Simon qui s’approche et regarde. « — Eh bien, Simon, comment trouves-tu cela ? — Oh ! dam ! m’sieu… c’est ben biau, allez !… — Et tu vois bien ce que j’ai voulu faire ? — J’crois ben que je vois ce que c’est… c’est un gros rocher jaune que vous avez mis là ! »

Boum ! boum ! midi ! Le soleil embrasé brûle la terre… Boum ! tout s’alourdit, tout devient grave… Les fleurs penchent la tête… les oiseaux se taisent, les bruits du village viennent jusqu’à nous. Ce sont les lourds travaux… le forgeron dont le marteau retentit sur l’enclume… Boum ! rentrons ! On voit tout, rien n’y est plus. Allons déjeuner à la ferme… Une bonne tranche de la miche de ménage, avec du beurre frais battu… des œufs… de la crème… du jambon ! Boum !… Travaillez, mes amis, je me repose… je fais la sieste… et je rêve un paysage du matin… je rêve mon tableau… Plus tard, je peindrai mon rêve.

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Bam ! bam ! Le soleil descend vers l’horizon… Il est temps de retourner au travail… Bam ! le soleil donne un coup de tam-tam… Bam ! il se couche au milieu d’une explosion de jaune, d’orange, de rouge feu, de cerise, de pourpre… Ah ! c’est prétentieux et vulgaire ! je n’aime pas ça… Attendons… Asseyons-nous là, au pied de ce peuplier… auprès de cet étang uni comme un miroir… La nature a l’air fatigué… les fleurettes semblent se ranimer un peu… Pauvres fleurettes… Elles ne sont pas comme nous autres hommes, qui nous plaignons de tout. Elles ont le soleil à gauche… elles prennent patience… « Bon, se disent-elles ; tantôt, nous l’aurons à droite… » Elles ont soif… elles attendent !… Elles savent que les sylphes du soir vont les arroser de vapeur avec leurs arrosoirs invisibles… elles prennent patience en bénissant Dieu.

Mais le soleil descend de plus en plus derrière l’horizon… Bam ! il jette son dernier rayon, une fusée d’or et de pourpre, qui frange le nuage fuyant… Bien ! le voilà tout à fait disparu… bien ! bien ! Le crépuscule commence… Dieu ! que c’est charmant ! Le soleil a disparu. Il ne reste dans le ciel adouci qu’une teinte vaporeuse de citron pâle, dernier reflet de ce charlatan de soleil, qui se fond dans le bleu de la nuit, en passant par des tons verdâtres de turquoise malade, d’une finesse inouïe, d’une délicatesse fluide et insaisissable… Les terrains perdent leur couleur… les arbres ne forment que des masses brunes ou grises… les eaux assombries reflètent les tons suaves du ciel…

On commence à ne plus voir… on sent que tout y est… Tout est vague, confus… La nature s’assoupit… Cependant, l’air frais du soir soupire dans les feuilles… la rosée emperle le velours des gazons… Les nymphes fuient… se cachent… et désirent être vues… Bing ! une étoile du ciel qui pique une tête dans l’étang… Charmante étoile, dont le frémissement de l’eau augmente le scintillement, tu me regardes… Tu me souris, en clignant de l’œil… Bing ! une seconde étoile apparaît dans l’eau, un second œil s’ouvre. Soyez les bienvenues, fraîches et souriantes étoiles… Bing ! bing ! bing ! trois, six, vingt étoiles… Toutes les étoiles du ciel se sont donné rendez-vous dans cet heureux étang… Tout s’assombrit encore… L’étang seul scintille… C’est un fourmillement d’étoiles… L’illusion se produit… Le soleil étant couché, le soleil intérieur de l’âme, le soleil de l’art se lève… Bon, voilà un tableau fait !…

 

Ce texte, probablement un peu retouché, a été publié pour la première fois en 1863 par Arthur Stevens dans un article titré : Un étranger au Salon. Arthur Stevens était le frère du peintre Alfred Stevens, auteur à succès de pensées publiées en 1886.

Il a été réédité par l’éditeur Cailler à Genève dans :

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Corot raconté par lui-même et par ses amis, ses contemporains, sa postérité, tome 1, Pensées et écrits du peintre, tome 2, Ses contemporains, sa postérité (Les grands artistes vus par eux-mêmes et par leurs amis, Pierre Courthion avec la collaboration de Pierre Cailler), Pierre Cailler, Genève, 1946-1947 (2 volumes brochés, 19 x 13 cm, 214 pages, illustrations) tome second avec des textes de Baudelaire, Focillon, Valéry…

Les tableaux étaient avant la Guerre au musée de l’Ermitage à Léningrad (Saint-Petersbourg).

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