Emile Bernard à l’Orangerie

Difficile pour Emile Bernard de faire aujourd’hui reconnaître sa place dans l’élaboration du synthétisme pictural, qui propulsa Gauguin au rang de chef de file du groupe de Pont-Aven, mais l’éclipsa, lui, tout bonnement. Difficile aussi pour la critique actuelle de reconnaître un artiste pluridisciplinaire comme il le fut. Le Musée de l’Orangerie revient sur l’œuvre de l’artiste et il faut commencer par saluer cette entreprise : c’est une occasion rare de voir rassemblées tant d’œuvres d’Emile Bernard.

A première vue, c’est un véritable hommage aux divers talents, tant picturaux que littéraires, de l’artiste qui s’annonce : l’affichage d’entrée lui attribue les titres de peintre, poète, graveur, romancier, critique d’art etc. Un beau programme en perspective …

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L’exposition déroule les tableaux dans l’ordre chronologique, une façon d’aborder l’oeuvre d’Emile Bernard qui montre clairement les incessantes recherches picturales de l’artiste et met l’accent sur le caractère mouvant, en constante gestation de sa pratique. La période de Pont-Aven n’est pas sur-représentée – et pour cause, elle fut l’une des plus courte – et on constate vite à quel point elle fut « mineure » dans sa production. On apprécie alors de pouvoir suivre le fil de ses recherches esthétiques, s’acheminant progressivement de l’orientalisme, au classicisme, en passant par une période cézannienne. La scénographie est du reste assez bien pensée puisque des espaces ménagés entre les cloisons des différents salles, permettent de (pré-)voir des œuvres plus tardives de l’artiste et ainsi de les mettre en parallèles, d’en mesurer les écarts. Et ils sont grands !

Mais la présentation de ce beau panel d’œuvres a aussi une contrepartie : les recherches plastiques de l’artiste sont si foisonnantes, les liens si ténus d’une période à l’autre, qu’il m’est arrivé de ne plus percevoir ce fil conducteur qui nous menait d’un Après-midi à Saint-Briac à l’Annonciation. A certains endroits, j’aurais aimé pouvoir me reposer sur quelque texte de vulgarisation, stratégiquement placé, aux moments de doutes du visiteur.

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Mais pour assurer les commentaires de l’oeuvre, les commissaires d’exposition ont pris un parti tout différent : celui d’employer principalement les propres mots de l’auteur pour assurer l’exégèse de ses toiles. Pour qui s’est déjà plongé dans l’œuvre littéraire d’Emile Bernard, il est évident que celle-ci est particulièrement complexe, parfois même contradictoire, et qu’elle mérite des supports critiques de lecture pour être appréhendée correctement. Or, malheureusement, une grande partie de l’exposition n’est agrémentée que de ces aphorismes, sortis de leur contexte. S’ils viennent éclairer la pensée globale de l’artiste, ils n’aident pas la lecture en détail des tableaux présentés, ne mettent pas en évidence les éléments signifiants des œuvres, et surtout risquent d’être mal interprétés tant est subtile et mouvante la pensée de l’artiste. Et le visiteur se trouve parfois un peu démuni devant des tableaux semés de références qu’il n’est pas forcément en mesure de saisir ; devant des fragments d’une œuvre picturale conséquente, dont il n’entrevoit qu’une toute petite partie, sans parvenir à y lire les échos internes.

En outre, tout semblait indiquer que l’Artiste Emile Bernard serait mis à l’honneur sous touts ses facettes. Plusieurs sont en effet représentées, puisqu’une petite salle est consacrée à son œuvre de graveur, et un espace est dédié à ses créations mobilières – un miroir splendide et une commode offerte à sa compagne Andrée Fort. Un extrait de poème gravé à l’intérieur de cette dernière nous offre même un aperçu de ses talents de poète :

Ainsi qu’en cette armoire

Qu’en ton cerveau soient maîtres

Les hauts géants du grimoire

Chanteurs de Rêves et d’Êtres

Ainsi qu’en cette armoire… 

Quelques extraits de son autobiographie inédite sont également cités, mais sans plus de précision sur leur provenance. Il est pourtant aujourd’hui reconnu qu’Emile Bernard a fréquemment donné à la vérité le masque qui lui était le plus avantageux… Quel poids alors accorder à ces dires dévoilés au public sans autre mise en garde ?

L’exposition s’en tient donc à ces quelques éléments peu représentatifs de l’œuvre littéraire conséquent d’Emile Bernard. Mais sur ce point, les manques de l’exposition en elle-même seront probablement palliés par l’importante programmation proposée autour, et qui aborde plus en détails ces aspects inexplorés : une séance de lecture de ses œuvres littéraires, une journée d’étude consacrée à l’étonnante trajectoire esthétique de l’artiste, des conférences et ateliers divers. C’était vraisemblablement la seule manière de présenter cet artiste dans son ensemble sans assommer les visiteurs par une exposition aussi dense que l’est l’oeuvre de Bernard.

Il faut donc reconnaître à cette exposition l’audace de présenter un artiste à contre-courant, à la fois important et méconnu, et la gageure que représentait la réunion d’œuvres aussi diverses que La moisson dans un champ de blé, les Mendiants espagnols, ou les Femmes et enfants à Venise. Elle nous fait en outre nous interroger sur la manière de présenter aujourd’hui un tel artiste au public.

Et si je m’y suis parfois perdue, qu’à cela ne tienne, la prochaine fois je prendrai un audioguide !

Clarisse Bailleul

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Exposition

du 17 septembre 2014 au 5 janvier 2015, Musée de l’Orangerie, Paris

Catalogue

Catalogue

Emile Bernard (1868-1941)

Auteurs :
Préface de Guy Cogeval, président de l’Etablissement public des musées d’Orsay et de l’Orangerie
Dorothée Hansen, directrice adjointe de la Kunsthalle de Brême
Fred Leeman, historien de l’art
Rodolphe Rapetti, conservateur général du Patrimoine, service des musées de France
Valérie Sueur-Hermel, conservateur au département des Estampes et de la Photographie, Bibliothèque nationale de France
Marie-Paule Vial, conservateur en chef du patrimoine, chargée de mission à la direction de l’action culturelle de Marseille

Coédition musée d’Orsay / Flammarion
28,5 × 22 cm, 240 pages, 139 illustrations

Conférences

« Bernard et les maîtres » par Marie-Paule Vial
> Mercredi 19 novembre à 18h30
« Emile Bernard et Odilon Redon » par Rodolphe Rapetti
> Mercredi 3 décembre à 12h30
« Emile Bernard : symbolisme et religion » par Fred Leeman
> Mercredi 10 décembre à 18h30

Entrée gratuite dans la limite des places disponibles
Réservation : 01 44 50 43 01

Lecture

« Emile Bernard : du critique d’art au romancier »
> Vendredi 12 décembre à 19h00
Emile Bernard est surtout connu pour son oeuvre picturale, mais beaucoup moins pour ses écrits et ses liens avec le cercle littéraire parisien. Il produit pourtant une importante correspondance, des critiques d’art ou encore des romans empreints d’orientalisme.
C’est à travers des textes interprétés par deux comédiens, que vous découvrirez l’homme de lettres.
Avec les comédiens Yves Carlevaris et Jean-Paul Zennacker

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