Emile Bernard

« Jusqu’ici je n’ai point parlé de mon œuvre poétique que je considère pourtant comme le complément de mon œuvre picturale. Si l’on me questionnait à propos de celle-ci, croyant qu’elle n’est qu’un produit d’amateur ou une inutile fantaisie, je répondrais : mon œuvre poétique est mon miroir. » Ainsi Emile Bernard débute-t-il la partie de son autobiographie inédite consacrée à son œuvre poétique, nous invitant à lire ses œuvres littéraires comme l’expression de son moi le plus profond.

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Un peintre écrivain

Très tôt dans sa pratique, Émile Bernard élabore un mode d’expression qui sollicite tant la peinture que l’écriture, les deux fonctionnant de manière complémentaire. Ainsi, nombre de ses tableaux trouvent un écho sous forme poétique ou romanesque, mais pour en éclairer un autre aspect, y apporter un sens nouveau. La maison close, par exemple, est un élément récurrent de son œuvre et problématique pour l’artiste : en 1888, dans une lettre à van Gogh, il met en vers une version littéraire à son croquis de 1886 intitulé L’heure de la viande, montrant la vulgarité et l’impudeur des rapports humains dans ces lieux. Les éléments sont les mêmes, mais les vers offrent un versant plus miséricordieux au croquis sarcastique à l’obscénité à peine retenue.

La formation

Émile Bernard naît en 1868 dans une famille bourgeoise de Lille. Admis à l’atelier Cormon en 1884, il y rencontre Henri de Toulouse-Lautrec et Louis Anquetin, avec qui il posera les premiers jalons du cloisonnisme dès 1887. Ensemble, ils vont au Louvre admirer les maîtres classiques, dont Michel-Ange que Bernard vénérera toute sa vie. De tempérament révolté, Émile Bernard a beaucoup de difficultés à se plier aux contraintes et aux règles, dans sa vie personnelle comme dans sa vie d’artiste. Cette indépendance trop librement exprimée sera la cause de son renvoi de l’atelier dès 1886, mais également de sa rupture définitive avec Gauguin, en 1890, auquel il reprochera toute sa vie de s’être seul attribué les mérites de l’élaboration du synthétisme pictural.

En 1886 il entreprend à pied un voyage en Normandie et en Bretagne, au cours duquel il rencontre Schuffenecker à Concarneau et sur ses conseils, part à Pont-Aven faire la connaissance de Gauguin, qui le reçoit avec froideur. De retour à Paris à l’automne, il se rapproche des avant-gardes par l’intermédiaire de Louis Anquetin et rencontre Vincent van Gogh, avec qui il entretiendra une relation fraternelle et une correspondance assidue jusqu’à la mort de van Gogh en 1890.

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La rencontre avec Gauguin à Pont-Aven

A l’été 1888, Emile Bernard retrouve Gauguin à Pont-Aven. Cette fois, le jeune artiste a quelques trouvailles picturales à présenter à son aîné, qui comprend bien vite le parti à tirer de telles découvertes. Ils travaillent alors ensemble à la conception d’une nouvelle forme esthétique et conceptuelle : le synthétisme.

Influencé par la profonde dévotion bretonne, Émile Bernard arbore très vite une foi teintée de mysticisme. En 1893, dans une période de grand doute personnel, il entreprend un voyage en Orient, et retrouve à Florence Paul Sérusier et Jan Verkade, lui-même en pleine conversion. Il entreprend alors un pélerinage en terre sainte et rejoint l’Egypte en octobre 1893. Il s’installe quelques temps à Tantah puis au Caire, où il rencontre sa première femme Hanénah Saati, qu’il épouse en 1894. Quatre enfants naissent de leur union : Otsy, Fortunato, Antoine et Irène. Les deux aînés mourront de phtisie en 1897.

Départ pour l’Egypte

Au Caire, Bernard peint beaucoup, et développe une technique nouvelle, mais se consacre également à l’écriture et publie dans plusieurs revues, dont Le Parnasse Oriental, petit mensuel consacré à la poésie, qu’il fonde lui-même en 1903.

Lors d’un voyage à Séville en 1897, il fait la connaissance du peintre Ignacio Zuolaga, avec qui il envisage un retour à l’enseignement des anciens. Émile Bernard se consacre alors à une « rénovation esthétique », prenant exemple sur les maîtres de la Renaissance. Il renonce alors à toutes ses recherches avant-gardistes pour se tourner vers la Tradition.

Dans le premier essai qu’il publie sur ses nouvelles convictions esthétiques : les Réflexions d’un témoin de la décadence du Beau (1900), il s’emploie à donner une définition du Beau et du sentiment esthétique, dans une forme fragmentaire, parfois lacunaire, parfois redondante, qui trahit une certaine fragilité de ses propos.

Bien plus tard en 1935, dans un autre essai, La connaissance de l’art il continuera d’affirmer la suprématie du classicisme en art comme seul capable de résister au temps.

Il quitte définitivement Le Caire pour Venise en 1904, emmenant avec lui ses deux enfants et sa compagne, et future épouse, Andrée Fort, sœur du poète Paul Fort.

Retour en France

En 1905, établi à Tonnerre, il se voit proposer par M. Goutchkoff la création d’une revue destinée à défendre l’art, alors en pleine décadence, La Rénovation esthétique. Cette nouvelle entreprise le ramène bientôt à la capitale, pour des raisons de gestion. Il publie alors beaucoup, sous des pseudonyme : Henri Le Breton ou V. de Sainte Suzanne pour ses articles, Jean Dorsal pour ses poèmes. La parution de la revue cesse en 1910, fusionnée avec les Rubriques nouvelles, et Emile Bernard continue d’y publier des articles prônant un retour au classicisme.

En 1912, il s’installe dans l’ancien atelier de Philippe de Champaigne, sur l’île Saint-Louis, qui lui servira de décor pour son roman La danseuse persane. C’est précisément à cette époque qu’il rencontre Armène Ohanian, danseuse d’origine iranienne, qui recèle pour lui tous les charmes de l’Orient. Leur aventure échoue avec le début de la Grande Guerre, et Bernard repart à Tonnerre avec Andrée Fort. A la suite de leur histoire, Armène Ohanian, également poète, publiera Les rires d’une charmeuse de serpent, roman tournant en ridicule l’artiste et l’accusant d’escroquerie. Bernard en relatera sa version dans La danseuse persane en 1915 (qui ne sera publié qu’en 1928), et fera malgré tout paraître en 1916 un article élogieux sur son ancienne maîtresse.

Il entreprend à cette époque sa grande fresque littéraire La Divine épopée, en trois parties : Adam ou l’homme, Le juif errant, Christophe Colomb, ce dernier volume resté inachevé. La référence à Dante y est évidente et il semble que cette grande épopée ne soit pas non plus sans lien avec son entreprise picturale d’un Cycle humain, série de quatre toiles immenses, qu’il concevra à Gênes en 1921 – la même année où il rédige Adam ou l’Homme. Cet ensemble sera très bien accueilli à Rome et Milan, mais dédaigné à Paris. Le 2e Cycle humain recevra des réactions tout aussi véhémentes que le premier, admiration sans borne ou rejet total.

En 1918, à cinquante ans, il lui semble nécessaire de faire le bilan de sa vie, qui prend la forme d’une autobiographie, Aventure de ma vie, encore inédite, mais reconnue pour remanier largement les faits à son avantage. Dans ses dernières années, il renoue avec la Bretagne et les sujets bretons.

Retour à Pont-Aven

En 1939, il s’installe à Pont-Aven pour un séjour qui durera près de deux ans. Sur sa proposition, la ville fait apposer une plaque en l’honneur des fondateurs du Groupe de Pont-Aven, et lui-même se replonge dans cette époque en couchant sur papier les souvenirs qu’il conserve de cette époque. Il y entreprend aussi son « roman breton », La Tour, demeuré inédit.

Emile Bernard s’éteint à l’âge de 72 ans dans son atelier parisien, le 16 avril 1941.

Un poète écrivain à découvrir

Dans son autobiographie inédite, il revient sur ce qu’il considère comme ses grandes œuvres littéraires. Il y dévoile sa conception de sa pratique d’écriture, et son travail : certaines œuvres jaillissant comme une révélation, d’autres, au contraire, sont laissées de côté puis reprises, pour n’être finalement jamais terminées, notamment sa grande épopée médiévale, Les désirs du chevalier, à laquelle il travaillera longtemps avant de l’abandonner complètement. Son penchant pour les grandes fresques l’entraîne dans des œuvres conséquentes, tant du point de vue de leur longueur que du travail de recherche qu’il fournit et des idées qu’il y développe. C’est le cas de sa Divine épopée, mais dans ces œuvres, on compte également un Doctor Faustus, conte philosophique couvrant la période du Moyen-Âge aux temps modernes. A propos de ce récit, il insiste particulièrement sur le fait de n’avoir pas copié Goethe, mais de s’être inspiré du conte traditionnel.

Dans la conception manichéenne qui régit bien souvent sa vision des choses, il oppose à ce Faust serviteur de la science et du progrès, un pendant artistique de son invention, dénommé Bernard, entièrement dévoué à l’Art. Etrangement, il s’attarde très longuement sur certaines œuvres, dont il développe précisément la trame, alors qu’une grande partie de sa production est tout juste mentionnée.

En matière d’écriture, Émile Bernard est prolixe et s’essaie à tous les genres : romans, poésie, théâtre, épopées, écrits intimes et autobiographiques, essais sur des sujets divers (art, morale, religion), et sa correspondance est également très riche. Il publie énormément, en France, comme durant les années qu’il passe à l’étranger, au Caire ou à Venise. Ses écrits paraissent le plus souvent dans des revues, qui font florès à l’époque, et dont il est parfois difficile de retrouver la trace aujourd’hui.

Les romans constituent le versant intime de son œuvre littéraire. Chacun d’entre eux trouve sa source dans un épisode douloureux de sa vie – bien souvent lié à ses relations avec les femmes (La danseuse persane – (Calmann-Lévy, 1928) L’esclave nue, La Tour (inédit, 1939)) mais ils abordent également des questions esthétiques ou culturelles. Il y donne une version sublimée des événements, illustrant la dichotomie qu’il ne parvient à résoudre entre morale religieuse et vie moderne aux mœurs dissolus, entre amor divinus et amor profanus. L’un de ses récits, sous forme de conte, met par exemple en scène deux boiteux : Esprit et Matière. Ses romans constituent en outre un lieu de réflexion sur son écriture, voire un lieu où se représenter en écrivain. Dans La danseuse persane, il va jusqu’à prendre les traits d’un peintre-écrivain, s’inventant une ascendance littéraire rêvée, celle d’un certain Charles Dufays, auteur des Fleurs maladives – Dufays étant le nom de jeune fille de mère de Charles Baudelaire, que Bernard et sa mère lisaient et commentaient ensemble avec passion. Pourtant, en 1890, il écrit à Émile Schuffenecker : « La peinture ? Je l’adore ! Je suis trop peu savant pour faire un littérateur, sans quoi peut-être aurais-je marché par là ». La fiction serait-elle le seul endroit où l’artiste peut se rêver en écrivain ?

Ses compositions en vers abordent les mêmes problématiques, mais de manière plus symbolique : l’amour idéal, dans Le Philtre divin notamment, la morale religieuse, dans Le Juif errant ; dans son Italia Mater (Venise, 1922), il célèbre « la plus belle et la plus grande nation du monde », qui réunit à la fois les plus grands artistes et poètes, mais recèle également les origines du christianisme

A partir de 1889, Bernard collabore également à de nombreuses revues. C’est par ce biais qu’il contribuera à la reconnaissance de van Gogh et Gauguin, sur lesquels il écrira nombre d’articles élogieux.

Clarisse Bailleul

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