Eugène Delacroix

Le musée Eugène Delacroix rend hommage à l’écrivain que le peintre fut aussi. Si son journal est un monument qui s’édite et se lit encore aujourd’hui avec plaisir et intérêt, il a aussi beaucoup écrit de lettres et même des articles dans les revues (voir sa page sur le site Nanga).

Cette exposition est organisée pour le 150e anniversaire de sa mort. 15 ans plus tard, Philippe Burty publie ses lettres de 1815 à 1863 et commence sa préface par ces mots :

« Au moment où, ramené de sa chère maison de Champrosay dans un état d’épuisement extrême, Eugène Delacroix eut le sentiment de sa fin prochaine, il anéantit un testament antérieur, fit appeler les notaires et, sans s’interrompre, pendant trois heures, avec une lucidité de mémoire et de parole surprenante, il dicta ses nouvelles et définitives dispositions. C’est le résumé de l’histoire d’un génie et de son cœur. L’art et l’amitié avaient été les mobiles et les soutiens constants de sa vie, l’art et l’amitié interviennent seuls dans ses préoccupations suprêmes… »

L’exposition sera ouverte du 16 juin au 23 septembre 2013 dans son ancienne maison, devenue musée national, qui s’ouvre sur la place Furstenberg, au pied de l’église Saint-Germain des Prés : un des plus beaux endroits de Paris, peu transformé depuis l’époque de l’artiste.

Accédez au site du musée

 

Ci-dessous, vous pourrez lire sa  » lettre sur le bonheur » (cela peut être utile par les temps qui courent !) :

 

Valmont, ce samedi 26 [septembre 1840.]

Mon cher ami, je ne puis m’empêcher de répondre à votre si aimable lettre, d’abord par le plaisir de causer avec vous et par l’espérance que vous me récrirez encore, tout en vous donnant carrière et ne ménageant pas mes yeux ; j’en trouverai toujours pour cela ; et ensuite pour vous gronder de la tristesse dont elle est pleine et à laquelle vous semblez céder tout à fait. Cela m’a fait une peine véritable, et je voudrais dans ma réponse, non pas vous dire seulement que je suis affligé de ce qui vous afflige, ce qui ne serait que pour l’acquit de ma conscience et ne vous serait pas très utile, mais pour trouver des raisons de vous consoler efficacement. Non, vous n’êtes pas cet homme profondément malheureux que vous dites : on ne peut pas l’être sans remède et avec cet abandon complet quand on a votre intelligence et votre cœur. Si on souffre beaucoup par ces deux côtés, on s’en élève aussi d’autant mieux au-dessus de la vulgarité et de mille nécessités humaines. La vie de l’esprit est un si grand talisman contre le découragement absolu ! On s’accoutume trop facilement à mille avantages que nous n’invoquons pas assez quand l’ennui s’empare de nous. Je vis ici dans un pays où il n’y a pas moyen d’échanger une idée en un an ; à la vérité, on y gagnerait bien vite de ressembler à ce triste milieu où l’on se trouve vivre : tandis qu’à Paris vous avez ces quelques personnes qui vous comprennent, vos livres, votre peinture, une promenade au Musée. Pensez au pauvre Guillemardet, pensez à ce que serait pour vous maintenant la nécessité de vivre au fond d’une province sans toutes ces ressources contre les peines réelles. Celles-ci, je n’essaie pas sottement de vous armer contre elles : ou plutôt je veux vous armer contre elles, puisqu’on ne peut s’y soustraire et cesser de vivre en leur présence. C’est donc en leur opposant le plus qu’on peut de ces instants où l’imagination est ravie par de nobles chimères. Je conçois aussi qu’un de vos chagrins les plus vifs, surtout en considération du moyen que je vous offre, soit l’interruption que votre santé vous force de mettre à vos travaux. Il vous faut donc vous priver de cet instrument si puissant d’encouragement, le succès. Mais vraiment n’est-ce pas une illusion complète dont les jouissances trompeuses sont à cent lieues du plaisir que l’on éprouve au moment du travail ? Là est la véritable jouissance, et elle est dans vos mains sous mille formes que la variété de vos études et de vos connaissances met à votre portée. Qu’est-ce que le théâtre sur lequel se produit et est débattue notre réputation d’un jour ? Voyez l’ignorance profonde du monde entier, sauf un très petit nombre, de l’existence même des hommes les plus marquants ; voyez dans le petit nombre de gens qui jugent et qui apprécient, les controverses sans fin sur les hommes les moins contestables, et jugez ce qui reste pour le beau rêve de la gloire.

Plus j’avance dans la vie et plus je me persuade de la nécessité de ce principe de la sagesse que comporte notre nature : Jouis de ce qui est dans tes mains. Toutes les folies des utopistes à perfectionnement viennent de ce qu’ils ont toujours voulu agir avec des instruments qu’ils rêvent et qui n’existent pas. Dans toute production, c’a été aussi la règle souveraine des grands hommes de tous les temps. Pourquoi ? c’est que la base de toute grandeur est la raison. Que vous produisiez, mon cher ami, ou que vous vouliez le simple emploi de la vie en vue du bonheur, c’est-à-dire de l’oubli des peines qu’elle engendre nécessairement et inévitablement, ne cherchez rien qu’en vous-même pour trouver les éléments qui vous seront nécessaires. On m’a dit que les savants définissaient la vie : la résistance aux affinités chimiques. Cela me plaît assez, quoique cela soit savant : il me semble voir la machine humaine entourée d’agents ennemis qui entravent la vie, tandis qu’un principe intérieur travaille sans cesse à sa conservation en repoussant les injures de la nature extérieure. Il en doit être de même de la recherche du bonheur. Il y en a qui éloignent le sentiment de leurs misères dans les jouissances du corps ; il en est d’autres qui doivent les combattre avant la recherche du beau, la contemplation, la passion du grand. Vous n’êtes pas plus incomplet que les plus grands des hommes. Les plus beaux ouvrages, les plus grands cœurs portent cette tache originelle que vous me dites. En changeant d’organisation vous changeriez de misères. Peut-être une organisation moins défectueuse sous certains rapports ne vous offrirait-elle aucun des dédommagements qui sont dans vos mains. Voudriez-vous être un de ces butors qui s’enivrent tout le jour ou qui chassent du matin au soir ? Passeriez-vous vos jours dans un comptoir, à la Bourse au milieu de l’agiotage ? Sacrifieriez-vous une seule noble jouissance à tous les ignobles bonheurs de ces animaux sans plumes ? Aimez vous et estimez vous comme vous le méritez et comme vous voyez que le font vos amis. Je serais bien désolé en particulier de vous voir céder autant de place au stérile chagrin, à l’ennui que nous portons tous au dedans de nous. Ne l’enterrez pas trop : cherchez les distractions, mais ne le laissez pas vous miner sourdement sans lui donner cours extérieurement. Je parie que votre lettre, toute triste qu’elle est, a dû vous soulager. Pour moi, elle m’a vraiment attristé ; mais tout en me découvrant, comme vous l’avez fait, combien vous vous trouvez malheureux, elle m’a laissé l’espoir de vous tirer quelquefois de votre ennui. Parlez souvent de votre tristesse à Pierret, c’est le plus digne homme que je connaisse. Il est aussi bien accablé : son calme apparent cache aussi beaucoup de maux. Il pouvait comme vous aspirer à la renommée par les travaux de l’esprit ; d’autres causes, la gêne, peut-être un peu de paresse de nature amènent pour lui le même résultat que pour vous. Sa vue seule doit vous être une consolation. Nos conversations ramèneront tous ces sujets-là. Adieu, répondez-moi et longuement. Je partirai d’ici probablement jeudi qui sera le 1er octobre et je serai à Paris samedi ou dimanche. Croyez que je suis très sensible à votre amitié, mon cher petit, que j’en ai bien besoin : mais à cause de cela j’ai besoin que vous soyez heureux.

E. D.

Cette lettre à Frédéric Villot a d’abord été publié par Burty (I, page 246) puis reprise par André Joubin (II, pages 63-67).

Quelques année plus tard, en 1847, c’est le même Frédéric Villot qui grave à la manière noire le portrait de Delacroix (ci-dessous, d’après un autoportrait de l’artiste). Ce portrait illustre le frontispice de la première édition en 1878 des lettres de Delacroix par Philippe Burty.

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