José Garcia Calderón

En 2014, on commémorera les 100 ans du début de la Guerre 14-18.

A partir de 1924, l’Association des Ecrivains Combattants publia une Anthologie des Ecrivains Morts à la Guerre 1914-1918, publiée dans la « Bibliothèque du Hérisson » par Edgar Malfère à Amiens : 5 volumes de 7 à 800 pages chacun.

 

A notre connaissance, cette somme n’est pas disponible en version numérique gratuite. Or plusieurs de ces écrivains étaient aussi peu ou prou artistes, parmi les plus connus Alain-Fournier ou Charles Péguy. Nous vous présenterons donc progressivement ces peintres écrivains et ces écrivains dessinateurs.

Morts souvent jeunes, pas toujours très connus, il est souvent difficile de se procurer des reproductions de leur travail artistique. Nous avons donc choisi d’illustrer cette série par des aquarelles et des dessins du peintre graveur écrivain Jean Feugereux (1923-1992) qui exposa au musée de Chartres en 1963 « La dernière marche de Péguy », la montée au front de l’est puis le recul jusqu’à Villeroy où l’écrivain trouva la mort. Nous donnerons progressivement des détails sur ces oeuvres.

 

Le premier peintre écrivain que nous présentons n’est pas un complet inconnu au point que ses textes ont été publiés par les éditions Omnibus.

Voici ci-dessous le texte publié dans le tome 1, pages 706 à 713 :

 

José Garcia Calderón

(Péruvien)

1888-1916

 

Il naquit à Lima, le 22 juillet 1888. Il était fils de don Francisco Garcia Calderón, homme d’Etat et juriste péruvien. Il fit ses études au collège de la Recoleta, dirigé par les PP. des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie. Élève de l’école des Ingénieurs, de Lima, il préféra se consacrer aux Beaux-Arts. Il vint à Paris en avril 1906 et il entra à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts, section d’architecture. Il y obtint beaucoup de médailles à divers concours et, en 1912, une bourse de voyage qui était la première récompense décernée par le journal : L’Architecte, au meilleur dessin. Il voyagea en Espagne, en France, en Italie, en Allemagne et en Suisse, et c’est là qu’il composa ces magnifiques dessins qui rappellent ceux du maître Daniel Vierge pour la délicatesse graphique et la sous-jacente émotion.

En 1914, à peine la guerre fut-elle déclarée, qu’il s’engagea comme volontaire à la Légion étrangère. Il y gagna un à un sur le champ de bataille tous ses grades, jusqu’à celui de sous-lieutenant. C’est ainsi que de simple soldat dans les tranchées de première ligne il passa observateur en aéroplane et en ballon captif. Cité trois fois à l’ordre du jour et décoré de la croix de guerre avec trois palmes, il mourut au champ d’honneur, à Verdun, le 5 mai 1916.

Les textes officiels portent :

1° La première fois :

« Calderon (Garcia-José), sergent observateur à la 30e compagnie d’aérostiers : sous-officier de nationalité étrangère, engagé pour la durée de la guerre. A montré beaucoup de courage et dévouement en assurant, avec beaucoup d’habileté et de sang-froid, pendant la période de préparation et durant les attaques de septembre, et malgré un état atmosphérique souvent très troublé, le réglage du tir de l’artillerie. »

 

2° La dernière fois :

« La Légion d’honneur a été attribuée à la mémoire du sous-lieutenant Garcia Calderon José, du 1er groupe d’aérostation, 30e compagnie d’aérostiers, mort pour la France… « Sujet péruvien, engagé volontaire pour la durée de la guerre. A montré, dans ses fonctions d’observateur, autant de courage que de hardiesse et de zèle intelligent. Le 5 mai 1916, les amarres de son ballon ayant été rompues par l’ouragan n’a quitté son bord pour descendre en parachute qu’après avoir jeté la sacoche contenant ses papiers et les renseignements recueillis. A trouvé la mort dans sa chute. »

Il n’était âgé que de vingt-huit ans.

 

Son œuvre multiple : tableaux, dessins, articles, notes, essais, impressions de voyages, carnets de guerre, projets de livres, reflète l’inquiétude et la profonde activité de son esprit.

Il avait débuté très jeune au Prisma de Lima, et il avait donné dans la Revista de America de Paris, pendant les années 1912, 13 et 14, une série d’articles et de vignettes sous le pseudonyme de Alonso Panza. A la veille de la guerre, il collaborait, sous son nom, à la Gazette du Bon Ton.

Par les soins de ses trois frères : Francisco, Ventura et Juan (je ne puis omettre ici de dire quels amis chaleureux la France possède dans la personne de Francisco, qui est un diplomate et un essayiste remarquable, de Juan, qui est un artiste exquis et trop modeste, de Ventura, enfin, écrivain magnifique en langue castillane et poète raffiné) ont été éditées des Reliquias qui contiennent outre les pages susdites ce que ce jeune homme a laissé d’inédit, c’est-à-dire quelques notes rapides et concises prises sur son carnet au cours de la guerre et les fragments de son journal intime, qui est, selon moi, son chef-d’œuvre. Il écrivait indifféremment en français et en espagnol.

Francis de Miomandre

 

BIBLIOGRAPHIE

Reliquias (hors commerce, 1917).

Collaborations ; Prisma de Lima, Revista de AmericaGazette du Bon Ton.

 

LA TRANCHÉE

11 février 1916

A ceux de nous qui avons quelque teinture de lettres, cela nous amuse de parler des Troglodytes, quoique à vrai dire nous connaissions peu les mœurs de ces ancêtres. Ceux qui ne sont pas bacheliers ne comparent la tranchée à rien : peut-être, comme ce sont pour la plupart des campagnards, leur semblent-elle un sillon plus profond, dans lequel Dieu sait quel semeur jette des hommes au lieu de blé.

On nous dit qu’il y a, tout près, d’autres hommes qui sont vêtus de gris et non de bleu. Nous ne les voyons jamais. Les meurtrières nous font voir un hectare d’herbe sans troupeau, et une ligne de terre derrière un fil de fer. Que nous importe ? Ce qui nous occupe, c’est d’organiser notre vie.

Peu à peu se créent des coutumes, une espèce de morale, une politesse nouvelle. Et d’abord garder toute sa barbe, et toute sa boue. Époque de renoncement où l’on joue au soldat comme quand on était petit, et où l’on cherche à se faire une figure farouche et à donner, par la saleté qui est la mesure du courage et par le déguenillement, l’image du danger. Avoir tous ses boutons pareils est une honte, les bretelles vous valent la réputation d’efféminé, et qui ne sait que les doigts sont le meilleur couvert ? Nous serions ridicules, si nous n’avions point à assister à un enterrement par jour, — notre messe, dit un romantique. Mais au fond, nous sommes, tous, les sensuels de toujours, capables de chercher dans la mortification une émotion nouvelle, mais vite fatigués de cette vie dépouillée. Ainsi, quand viennent les mois de soleil, un matin, mon brave X… boit une tasse de thé, sans que nous lui en voulions, et, comme si nous nous étions mis d’accord, tous nous sortons des bibelots « inutiles » qui doivent nous dispenser les commodités de la civilisation, ces encombrants petits appareils qu’un bureaucrate envieux a inventés pour faire enrager ceux qui vivent sur les routes.

Et notre émulation dans la misère se transforme en absurdes concours d’opulence. Il y en a qui ont des parfums que nous affectons de ne pas sentir ; la plupart se rasent « comme dans la Retraite de Russie » ; et dans les cagnas, après le rapport, on raconte que, dans la compagnie voisine, un caporal porte monocle.

Notre courtoisie est exagérée, nous affectons de dire : « Après vous, je vous prie », et : « Excusez-moi ». Et de même qu’en ville on ne parle pas d’un certain nombre de sujets dangereux, personne ici ne raconte pourquoi il s’est enrôlé, et personne ne parle de la mort prochaine.

Comme nous ne possédons rien, ou quasi rien, sauf l’existence, la propriété nous semble abolie ; et ce que nous désirons prendre, nous le prenons, sans que l’épithète de voleur nous empêche de dormir. S’emparer de ce qui nous plaît est aussi naturel que de tirer sur les ennemis. Mais le même qui va ramasser Manuel, blessé, dans un endroit périlleux, et qui risque sa vie pour le secourir, lui a chapardé hier une livre de chocolat. C’est sans doute que dix coups de canon ont démoli les dix commandements, et nous ne respectons rien que la mélinite. Les scrupules sont bons pour les paroissiens qui ont bien dîné, et le confessionnal pourrit sous la voûte brisée. Si quelque souvenir du catéchisme nous revient, comme nous vivons en pénitence, nous nous faisons crédit pour le péché. Et de tous nos souvenirs de tranchée, c’est celui-là qui sera notre « buisson ardent », l’avènement d’une morale nouvelle née de la contemplation quotidienne de la toute-puissance de la force et de la brièveté de la vie.

 

JOURNAL INTIME

 

Florence, 21 septembre 1908

Après m’être rassasié de la dangereuse perfection romaine, une visite à Saint-Marc m’a confirmé dans mon amour pour l’Angelico. Dès la porte, une sensation de passé : il y a entre le monde et ce cloître quelque chose de plus qu’une porte à franchir.

Et pourtant, ce n’est point un mystique à la sainte Thérèse dont la contemplation extra-terrestre nous émeuve, et dans cette cellule ne vivait pas un visionnaire, mais un ouvrier divin, qui s’était réfugié à Assise et non pas à Pathmos. De l’Eglise militante, certes ! mais combien loin de l’ardeur apostolique de Frère Jérôme ! Véritable Domini canis. Candeur ignorant la misère et que Savonarole ne trouble point par sa prédication, comme il avait troublé Botticelli. Candeur aussi dans la forme, même quand il parle de son ignorance avec légèreté : il a des raccourcis et des vêtements pleins de vérité. Certainement il n’est pas académique. Mais la ligne expressive seule lui importe.

Il ne vit ici que la sérénité chrétienne, pour faire mentir la banale antithèse de la tristesse (chrétienne) avec la sérénité hellénique. Pour la tranquillité et la grâce, Fra Angelico est plus grand que Phidias.

Paix ! vie identique du cloître ! Collines, rochers idéaux des fresques. Un puits entre quatre cyprès entouré d’arcades solennelles et de vies simples, sans autre bruit que la voix de l’eau, sans autre perspective que l’azur, sans autre espoir que reposer pour toujours, gardé par une croix, dans ce même jardin, qui est une prison volontaire et qui est un cimetière. Du monde parvient quelquefois le salut d’une cloche sonnant l’Angélus. Mais dans ce monde le crépuscule n’est pas triste comme dans le nôtre ; même le soir y garde l’allégresse matinale. L’amour humain n’y est que la fraternité. L’amour divin, une communion éternelle : sans extases et sans désespoirs. Ambitions, joies et haines humaines, colères et vengeances y sont inconnues, demeurent à l’écart ; personne n’appelle à la porte, sinon quelque nouvelle recrue mystique. Il n’y a pas d’autorité ni d’obéissance dans ce monde calme : la vie glisse sans obstacles, comme une gondole. Beata solitudo où se consument les âmes sans impatience.

 

Paris, 25 mars 1909 (écrit en français)

Pourquoi disons-nous toujours : « Je l’aime malgré ses défauts ? » Aimerions-nous vraiment l’âme parfaite ? Ne décourage-t-elle pas notre tendresse par sa droiture ? Une âme qui n’aura jamais à demander pardon !

Mais ne vaut-il pas mieux aimer aussi les défauts ? Sereine philosophie que « ce parti pris de l’amour ». Aimer la vie avec un pieux entêtement, sans trop s’inquiéter du pourquoi de sa réelle présence. Nos amies les abeilles ont la coutume d’extraire des plates-bandes fleuries une douce liqueur. Suivons cette simple et champêtre leçon. Pour celui qui sait aimer, le monde est une floraison dont il peut extraire — sans la flétrir — l’âme douce et parfumée. Et celui qui ne sait pas aimer vit à peine.

Aimer la vie, n’est-ce pas l’embellir ?

Une âme sans amour est comme un orgue que nul souffle ne traverse, et que des mains parcourent agiles, sans en exciter la formidable trompetterie. Il y a là des voix aiguës et flûtées, pleines de matinales candeurs enfantines, — des voix graves, gonflées de confidences qui ne s’envoleront — tels des phalènes — qu’au crépuscule : des voix diverses et changeantes, de tous les timbres, sereines, majestueuses ou plaintives, tour à tour rossignol ou cri, sanglots ou folles risées, toute une gamme montante, comme une échelle mystique, des rauques éclats démoniaques aux voix angéliques, et tout cela dort, inutile. Le souffle enverra battre des ailes aux voûtes toute cette symphonie passionnée. Ainsi de l’amour et de l’âme.

S’il fallait que tu fusses plus haut que tes semblables, bâtis pour ta demeure, non une tour d’isolement, mais un clocher qui ne s’élève sur les maisons villageoises que pour mieux leur faire entendre son message de paix, au crépuscule.

 

Paris,  12 décembre 1909 (écrit en français).

A celle qui viendra. J’imagine quelquefois que j’ai pour toi mieux que de l’amour, un sentiment qu’on ne nomme pas, de crainte de le voir s’évanouir, poussière dorée sur l’aile si fugace…

 

Lundi de Pâques, Paris, 20 mars 1910 (écrit en français)

Promenade à Armenonville.

De la mélancolie encore, mais si douce ! Nulle angoisse, nulle jalousie, mais un simple et sceptique sourire à voir encore un échafaudage laborieux qui s’effondre. Nulle peine. Ce sera donc toujours ainsi.

Je me suis joué des mélodies de Chopin, et ce délicieux petit menuet de Dussek qui avait l’air de rire, un rire fin de vieux clavecin édenté et mélancolique. Il m’a parlé, sans doute. Il m’a raconté toutes les vieilles trahisons qu’il a vues, et comment des mains l’ont fait vivre, qui firent d’autres mourir. Il parle d’une voix compassée — saccades de vieux professeur de danses — attentif à finir la cadence bien en mesure — cette agréable pirouette finale que j’imagine moqueuse.

Est-ce que j’aime ? Je rêve : il y a deux femmes diverses. Et pourtant je sais, demain, l’angoisse et le serrement de gorge. Ainsi soit-il !

 

Paris, 23 août 1910 (écrit en français).

Inefficace douleur, chagrin médiocre des minutes inoccupées, qui m’obsède, banale torture que je ne peux (lâcheté, abandon ou fatigue) secouer. Je connais souvent ces heures lasses, où la vie semble un peu plus grise, et la tâche un peu plus lourde, où le désir ne daigne pas se formuler, mais énerve encore de son imprécis talonnement. « Platitude, lassitude de la chair et de l’esprit », écrivait Amiel près de mourir. Beaucoup d’heures vivantes s’y résument.

Heures, pourtant, non pareilles. Leur monotonie nuancée m’apaise, et c’est sans amertume que j’en constate — par intervalles — l’ennui.

Dernières crises peut-être d’une adolescence qui s’en va ! Recherche finissante de la facile volupté des larmes sur soi-même !

 

Paris, 16 octobre 1911  (écrit en français).

Il y a des chagrins si beaux, qu’on souffre à les détruire.

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