L’eau-forte par Martial

Ces cinq feuilles gravées n’ont été tirées à l’origine qu’à 200 exemplaires. Elles ont été publiées dans le n°1 de la revue Nanga avec l’ensemble des illustrations (et aussi en édition fac-simile sur beau papier) et un texte documentaire. Vous en trouverez ci-dessous le texte.

 

Martial Potémont

 

Page de titre

Imprimerie Beillet et Forestier, 35 quai de la Tournelle

 

Paris, juin 1864

 

Messieurs

Je vous adresse la lettre dont je vous ai entretenus. Elle est d’un eau-fortiste expérimenté.

Si vous jugez qu’elle puisse aider quelqu’un, je suis autorisé à en publier un fac-simile

Tout à vous

Martial

 

Lettre sur les éléments de la gravure à l’eau-forte

Par A. Potémont

Chez Messieurs Cadart et Luquet

Rue Richelieu 79

 

Page 1

 

Paris 1860

Mon cher Martial

Voici les renseignements que j’ai promis de vous donner sur la gravure à l’eau-forte et qu’il est bon d’avoir pour ne pas perdre trop de temps aux misères du métier.

Courez d’abord rue de la Huchette, une vieille rue (lisais-je dernièrement), où les bohèmes du temps d’Isabeau s’épanouissaient à l’odeur des cuisines et des grandes rôtisseries.  En y entrant par la place Saint-Michel, vous y entendrez des coups sourds et répétés. C’est le planeur Godard ! moyennant 6 francs 50 par kilogramme, vous aurez chez lui des planches de cuivre dressées à point. Ne faites pas d’économies en les choisissant trop minces, pour plusieurs raisons, dont voici la meilleure : cela nuirait à la perfection du tirage.

Pour les outils ! trois, mettons quatre pointes de différentes grosseurs ! ici j’ouvre une parenthèse, pour faire quelques portraits (ceux des pointes !) et pour dire qu’il n’est pas indifférent que leur extrémité soit affûtée au hasard ; la forme que je vous donne permet, en appuyant, d’élargir sensiblement le trait, c’est celle qui convient. J’ajouterai qu’il faut les émousser au besoin contre un morceau de bois, de telle sorte qu’en les maniant sur le métal, vous n’éprouviez pas plus de difficultés que si vous dessiniez avec un crayon sur du papier.

Procurez-vous encore un grattoir, un brunissoir, un étau à main ! C’est toute la ferraille qui vous est nécessaire.

Une boule de vernis ; un tampon, formé d’un rond de carton garni de ouate, le tout enveloppé d’un taffetas fin arrangé de cette manière ; une fiole de vernis au pinceau, une cire, un peu d’essence de térébenthine et une bouteille d’acide nitrique compléteront votre bagage. Vous aurez tous ces objets réunis dans des boîtes ad hoc, rue Richelieu 79 chez Messieurs Cadart et Luquet (Vous trouverez là un atelier d’eau-forte et toutes les et toutes les explications dont vous auriez besoin).

Maintenant, si vous le voulez bien, procédons par ordre :

Vernir. Prenez votre cuivre de la main droite – à moins que vous ne soyez gaucher – serrez-le dans l’étau dont la gueule sera garnie d’une carte pliée. Votre planche solidement tenue, vous la nettoierez de toute souillure et la porterez sur un réchaud ; puis, la boule de vernis entourée d’un taffetas sera frottée sur le cuivre, aussitôt que la chaleur sera suffisante pour faire fondre la substance à travers l’étoffe. J’ai souligné le degré de chaleur, si vous laissez brûler le vernis, tant pis pour vous, il s’écaillera plus tard sous la pointe.

Evitez la poussière !!

La planche enduite de vernis et toujours chaude sera tamponnée aussi également que possible. Immédiatement vous l’enlevez, la retournez et l’enfumez !

 

2e page

martial-lettre-gravure-2

En tamponnant, vous avez étalé et uni le vernis mais il est resté transparent et dans cet état il ne serait pas facile de distinguer la trace qu’y laisserait une pointe fine ? L’enfumage remédie à cet inconvénient. Enfumez donc votre préparation en promenant au dessous la flamme d’une cire ou celle d’une lampe à huile jusqu’à ce que le vernis soit devenu d’un noir opaque.

Cela fait, laissez refroidir en lieu sûr.

Graver : c’est dessiner avec les pointes sur la planche vernie et noircie comme vous feriez avec des plumes sur du vélin ; la seule différence sera que votre dessin aura la couleur du cuivre et paraîtra blanc. Ce n’est là qu’un inconvénient puéril auquel vous ne penserez plus dès que vous aurez fait quelques eaux-fortes. Et surtout lorsqu’après avoir vu le résultat de l’impression, vous aurez passé quelques séances à retoucher consciencieusement.

Que vous vous contentiez d’une esquisse ou que vous recherchiez les détails et les finesses, vos pointes remplaceront avec avantage les meilleurs engins de l’écriture, car il n’y a pas à sortir de là, c’est l’aspect d’un dessin à la plume que vous obtiendrez à l’épreuve. Usez donc sans façon de vos nouveaux outils. Le ciel, la terre et les bonshommes sont toujours d’admirables modèles. Ressuscitez Callot, Israël ou Rembrandt !

(légende d’illustration en marge) N’oubliez pas le châssis ! un cadre de bois, un papier transparent tendu sur le cadre, un clou, une corde : comme chez ce monsieur.

Ayez soin aussi d’appuyer suffisamment pour sentir le cuivre sous la pointe. En cas de faux trait, ayez recours à la fiole de vernis au pinceau (son nom indique de quelle façon vous devez l’employer pour couvrir les parties défectueuses de votre travail et les refaire si bon vous semble). Pour ce qui est du service alternatif des pointes dans un même sujet, le principe est des plus naïfs :

Lorsqu’il s’agit d’une vue, les premiers plans se font avec les plus forts numéros et ainsi de suite jusqu’au ciel qui se traite avec les plus fins. Faites cependant le contraire si cela rend mieux votre idée : quelle que soit votre manière d’opérer, faites vous comprendre et ce sera bien – vous voyez que je suis accommodant !

 

3e page

 

Pour graver avec quelque précision, décalquez votre dessin ou votre croquis sur le vernis. Vous y parviendrez à l’aide d’un papier végétal, d’un peu de sanguine ou de pastel et d’un poinçon.

(légende d’illustrations) Chacune de ces gravures a été faite avec une seule pointe, la différence de coloration provient de la morsure

Morsure. La gravure achevée, couvrez au pinceau la marge de votre planche sur laquelle vous avez du essayer vos pointes. Et si le cuivre est de petite dimension, vernissez-en le dessous.

Payez-vous maintenant un plateau en porcelaine, en caoutchouc ou en or massif, selon votre fortune, placez-y la planche. Mêlez exactement un demi verre d’eau et un demi verre d’acide nitrique (de celui que vous trouverez chez le premier marchand de couleurs venu). Versez le mélange dans le plateau et par conséquent sur la planche ; (inutile de dire que si elle n’est pas largement couverte par le liquide, vous en augmenterez la quantité, dans les mêmes proportions). Après cinq minutes : retirez du bain. Pour cette opération je vous conseille deux doigts en caoutchouc dans lesquels vous pourrez passer les vôtres, si vous ne tenez pas à vous jaunir. Trempez de suite le cuivre dans l’eau pure. Faites sécher en frappant doucement la gravure avec un chiffon mou. Découvrez avec le grattoir une infiniment petite partie des endroits qui doivent être les plus légers de votre sujet : Regardez à présent ! Si le trait n’est pas assez creux, cachez avec le vernis au pinceau la partie que vous avez découverte et faîtes mordre de nouveau ; si, au contraire, vous jugez qu’une portion de votre travail est à point, couvrez de vernis cette portion toute entière et remettez dans le bain afin de creuser davantage ce qui reste sur le cuivre. En couvrant avec circonspection, ou en remettant dans l’acide, de cinq en cinq minutes, il est impossible que vous n’obteniez pas une excellente morsure.

(Vous savez d’ailleurs que l’acide nitrique a plus d’action l’été que l’hiver ; les cinq minutes dont je vous parle sont pour le temps chaud ; en hiver les mêmes effets se produiront mais seulement de dix en dix minutes).

Pour faire mordre une grande planche, vous remplacerez le plateau massif par de la cire à modeler, rendue malléable dans de l’eau tiède. Vous borderez la planche de manière à former un bassin dont votre gravure sera le fond et la cire, les bords : dans ce bassin vous verserez l’acide coupé ; puis vous viderez par un des angles dans un vase quelconque ; vous passerez à l’eau ; enfin vous épongerez pour couvrir s’il y a lieu.

(légende d’illustration) cette dame a mordu pendant 8 minutes, le ciel et les arbres 12 mn, le second plan 15, le premier 25.

(légende d’illustration) dans ce paysage le ciel était gravé uni, la dégradation a été obtenue en couvrant une bande à l’horizon après 6 ou 7 minutes, une seconde bande, après 4 autres minutes, puis une 3ème après 4 nouvelles minutes, et ainsi jusqu’à 10 morsures. Le ciel terminé, on a procédé de la même façon pour le terrain.

 

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(légende d’illustration) On peut encore faire remordre, en passant un rouleau enduit d’un vernis spécial, sur le cuivre. Ce rouleau garnit les surfaces et respecte les creux. Il ne reste plus qu’à verser une seconde fois l’acide.

Il vous est encore permis d’élargir et de noircir à l’excès les parties les plus vigoureuses de votre ouvrage, en vous servant d’eau-forte pure prise avec un pinceau et appliquée sans ménagement jusqu’à ce que le vernis commence à éclater.

Je ne trouve rien à ajouter à ce chapitre… Vous faut-il pourtant un précepte absolu qui vous guide et vous gouverne dans cette intéressante affaire de la morsure :

Regardez-y sans cesse et la reregardez.

(dévernissez à l’essence de térébenthine)

(légende d’illustration) Il est facile de voir là les traits qui ont été repris (ce sont les silhouettes)

Epreuves. L’imprimeur peut avoir un rôle important dans l’achèvement d’une gravure à l’eau-forte. Je vais vous le prouvez immédiatement :

Cette image n’était gravée pour ainsi dire qu’au trait : c’est l’ouvrier qui a mis les ombres avec l’encre d’impression d’après un estompage que je lui ai fait sur la première épreuve. Vous jugerez du parti que l’on peut tirer de cet espèce de lavis ; soit pour mettre des teintes, soit pour donner plus de chaleur ou de brillant au sujet. Il ne tiendra qu’à vous de l’employer en choisissant pour imprimer vos œuvres un des excellents praticiens dont vous lirez le nom et l’adresse au bas de toute belle eau-forte moderne. S’agit-il simplement d’un tirage d’essai ? Etes-vous par aventure loin des bords pavés de la Seine ? A défaut d’imprimeries en taille-douce, vous trouverez partout des presses lithographiques, elles donnent des épreuves d’eaux-fortes, parfaitement bonnes et satisfaisantes.

(légende d’illustration correspondant à « Voyez à la marge » ci-dessous) Ici les tailles croisées ont été mises après la première morsure ; le ciel et les teintes légères après la seconde morsure, c’est-à-dire en dernier lieu et par-dessus l’arbre qui est traité à l’acide pur.

Retouches. Après épreuves, si vous n’êtes pas content ; revernissez planche et gravure (ayez soin que le vernis en fusion garnisse la surface et les creux). Rentrez avec la pointe dans les traits qui ne vous sembleraient pas assez noirs (Voyez à la marge S.V.P.), croisez les tailles, ajoutez des teintes, augmentez la valeur de telle ou telle partie et faites mordre de nouveau.

Pour adoucir, il n’est que trois moyens : écraser sous le brunissoir, gratter ou repousser.

Tels sont en résumé vos moyens d’action : pointes de toutes sortes ; morsure à différents degrés ; teintes à volonté et retouches à l’infini. Je ne vous embarrasserai ni du pointillé et des roulettes ni de l’aquatinte et des manières plus ou moins noires, qui peuvent égayer l’eau-forte en variant ses effets. Je ne puis en parler, sans m’en être servi. Les ressources que je vous indique suffisent pour faire de ce genre de gravure, le plus complet et le plus puissant auxiliaire de la peinture ! Par la réunion de ses éléments et sans tomber dans la chinoiserie, vous pouvez interprétez, créer, tracer d’une façon durable – mais pardon je n’ai plus de place – je ne citerai donc pas les anciens ! Un seul mot d’ami pour finir. Faites plusieurs essais ; ayez quelque patience ; la chose en vaut la peine.

A. Potémont

 

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