L’homme Jongkind par Signac

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Physique.

C’était un grand gars, au long corps osseux et dé­gingandé, aux allures un peu gauches et chaloupières, comme celles d’un marin, à terre. Crâne élevé ; grand front découvert ; chevelure drue ; paupière saillante, devenue lourde plus tard ; gros yeux bleus très clairs ; nez fort long, busqué et pointu ; lèvres charnues aux commissures retombantes, comme celles de Delacroix ; longues moustaches, d’abord relevées, puis effilées, ensuite retombantes et défaites, comme la chevelure. Menton fuyant. Barbiche.

Regard candide et débonnaire aux années de jeunesse, gouailleur et rapidement ravagé au temps de bohème, terne et hagard pendant la déchéance, puis calme, mélancolique et enfin méfiant sous la tutelle de Mme Fesser.

(Lire les autres chapitres du livre Jongkind par Signac, 1927)

Des portraits, par lui-même, le représentent, en 1850, en bon Hollandais, placide et correct, bien coiffé, bien cravaté ; puis, plus tard, en artiste mont­martrois, un peu crâneur : cigare au bec, cravate au vent, énorme casquette bouffante rejetée en arrière, une sorte de jaquette boutonnée jusqu’au cou, les mains dans les poches, le ventre en avant et, sortant d’une poche des basques, une bouteille, dont le goulot s’agrémente d’une étiquette ostentatoire et peut-être révéla­trice, sur laquelle est soigneusement écrit « copahu ».

Un autre de ses croquis le représente allant au motif, à Montmartre, vers la même époque : veston d’artiste déboutonné sur la chemise molle, carton sous le bras, gros bâton à la main, vaste chapeau mettant la moitié de la figure dans l’ombre.

En 1861, un lavis : Souvenir d’une promenade à Clamart-du-Bois et retour par Issy. Sur la route, un grand diable, la canne à la main, « une pipe ravissante » au bec ; à sa droite, une dame très courte et fort grosse ; derrière, un gosse courant après des papillons : Jongkind, Mme Fesser et son fils Jules.

En 1879, un croquis au crayon gras : terrible figure à l’œil hagard, sous un feutre mou, bosselé, défoncé.

En 1871, son buste, par Philippe Solari, d’Aix-en-Provence, ami des Impressionnistes, expressif, mais un peu solennel.

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Vêtements.

En 1854, il écrit : « Voilà du beau temps. Je commence à penser de mettre mes bottes vernies et mon pantalon blancs très chicar. »

D’après des dessins de Nadar, de Ciceri et diverses photographies :

1850. Petit canotier de paille, fond très bas : une ficelle comme ruban ; il manque un gros morceau du bord du devant, cassé, rogné.

En 1865, choyé par Mme Fesser, l’aquarelliste de Honfleur, s’est contenté de déformer le devant d’un très haut et très confortable chapeau de paille, garni d’un large ruban. Ses vêtements sont solides, soignés ; redingote de drap épais, revers et col de velours. On le sort de la bohème.

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En 1867, souci d’élégance, vêtements amples, clairs ; beau feutre ; canne ; tout à fait gentil garçon, le jour où il se fait photographier en même temps que sa compagne.

En 1870, les affaires marchent. Aspect cossu, gilet blanc, fleur à la boutonnière et veston de travail, souple et clair, manches serrées aux poignets pour ne pas effacer en dessinant le crayon sur la page d’album.

En 1875, aspect d’un bon bourgeois qui va se retirer à la campagne; mais, en 1879, à la Côte-Saint-André, le tricot, les souliers éculés, le feutre cabossé du trimardeur.

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Témoignages de contemporains.

1871. « Nous allons dans des quartiers perdus voir Jonckind. J’ai été un des premiers à apprécier le peintre, mais je ne connaissais pas le bonhomme.

« Figurez-vous un grand diable de blond aux yeux bleus, du bleu de la faïence de Delft, à la bouche aux coins tombants, peignant en gilet de tricot et coiffé d’un chapeau de marin hollandais. »

(Journal des Goncourt, mai 1871.)

1875. «Je me rappelle la sensation qu’il fit aux funérailles de Corot, qu’il admirait passionnément. Parmi l’assemblée, correcte et digne, il parut quasi hagard, grand, long, habillé comme à l’aventure, coiffé d’un large feutre déformé d’un coup de poing, les traits tirés, la barbe d’un blanc où des reflets blonds s’attardaient encore, tout en désordre, nerveux, gesti­culant, se parlant à soi-même, à haute voix, l’accent fortement étranger. « Quel est ce fantôme ? » deman­daient les jeunes aux vieux. »

(Louis de Fourcaud)

« Don Quichotte vieilli et fané. »

(Albert Wolff.)

1883. « Un grand bonhomme aux yeux bleus et bons, qui allait dans les chemins, son pliant sous le bras, en pauvre diable, avec un chapeau de feutre gris, les souliers éculés et la chemise ouverte, qui parlait familièrement à tous. »

(Jean Celle, professeur à la Côte-Saint-André.)

Sensibilité.

Sensible et sans ambition, Jongkind fuyait les rela­tions mondaines ou officielles. Ce qu’il aimait c’était un copain avec qui il pût « causer et blaguer » !

« Il m’a toujours beaucoup plu de vous raconter des blaque, des histoire. »

« J’ai toujours besoin a un ami ou quelqun pour lui dire ma pensée. »

Il aimait les gens du peuple, les humbles vers qui allait son cœur angoissé, les simples, les enfants, les ani­maux. Avec eux ce misanthrope oubliait les injustices et les affronts : le charbonnier Rochette de la rue de Chevreuse, l’entrepreneur Bonnard de la Côte, les pas­sants, les chemineaux qu’il ramenait chez lui à la Côte. Aux conversations du salon après un grand dîner, il préférait la compagnie du maître d’hôtel qui l’avait servi à table, avec qui il vidait les carafons.

Il tutoyait tout le monde.

Il adore les enfants, joue aux billes avec les gosses de Montparnasse ; espère jouer une bonne partie avec Jules Fesser. Gâte les petits-fils Fesser, comme il a gâté le fils. Leur rapporte des cadeaux, des fusils : « il faudra faire attention qu’ils ne se fassent pas de mal. Qu’on ne leur donne pas de capsule. » Il veut vendre de la pein­ture pour « payer le beau cheval pour Coucou et Lhenlo », tandis que Mme Fesser « payera le petit voiture ». Même chez de simples hôtes, il gâte aussi la marmaille : « Les enfants sont charmants. J’avais acheté des images de toute sorte, de petites histoires et des papillons et des oiseaux : cela a tout de suite occupé nos petits amis. La pe­tite fille de dix ans a voulu coucher dans notre chambre. »

Il était heureux quand les petits paysans de la Côte l’appelaient « Jonquille ».

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Il adorait les bêtes, les chères bêtes innocentes : « Regarde ce joli petit bête », disait-il en montrant un mouton familier qu’il emmenait « au motif » à la Côte-Saint-André et qui le suivait partout. Dès que son ami fut mené à l’asile où il devait mourir, le mouton bien dodu fut mangé.

Dans son atelier de la rue de Chevreuse, « sa chambre à peindre », les pigeons voletaient, perchaient sur les chevalets, sur la tête et sur les épaules du peintre. Il peignait avec un petit poulet enfoui dans son gilet. Des poules picotaient par terre. Et comme elles ne fai­saient pas que d’y picoter, sur la proposition de la soi­gneuse ménagère qu’était Mme Fesser, on leur attacha des petits paniers sous la queue, pour sauvegarder la propreté du plancher.

Mme Fesser aimait ces volatiles autant que Jongkind :

« Si votre mère en perdait une, elle en pleurerait longtemps. »

« Votre mère dit de ne pas oublié a donné du pain tremper et la salade a la perdrix. »

Car le couple, qui lisait l’Oiseau de Michelet, avait aussi une perdrix et une tourterelle qu’il emmenait dans ses déplacements. Cependant pour une excursion en Suisse, on décide, à grand chagrin, de n’emmener que la tourterelle et on laisse la perdrix. Mais aussi quelles inquiétudes :

« Comment se porte le perdrix. Il doit beaucoup réclamer la torterelle. Elle se porte très bien mais se trouve déranger et déplacer de ses habitudes. Ce qui m’a fait la peine, c’est de le voir, comme hier une journée entière tout seul ». Et un drame ! à l’hôtel Rochette, rue Palais-Grillet, à Lyon : « Le tortorel a fait une ouef, mais elle a beaucoup soufert. Je pense qu’elle pleure le perdrix. Dites-nous comment qu’il se porte. Je rentre deux fois par jour pour consoler cet pauvre tortorel. »

Et l’amour pour ses chiens « Negro et Pyrame », à la Côte-Saint-André, dont il fait un preste croqueton aquarellé sous lequel il écrit avec joie : « Ils ont la clef des champs. »

Nous voilà loin des débinages, des vernissages et des contrats avec les galeries…

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Dérangement cérébral.

Abîmé par sa vie de bohème, par l’alcool, Jongkind a souffert de troubles mentaux.

Dès son retour en Hollande en 1856, il se croit victime d’ennemis imaginaires. Il se croit accusé de conspiration : « Je crois qu’on a voulu me faire passer pour un politik ». Il se figure être surveillé par la police. Il en veut « aux mouchards, aux Jésuites ». Il se révolte contre son ami Isabey, dont auparavant il louait les bontés : « J’ai assez de ce genre de protexion, voilà des Jésuites… »

Plus tard, il évoque « les misères à mort qu’on me faisait en Hollande » : « Pendant quatre ans à Rotter­dam, on m’a fait passer pour assassin et pendant ce temps on m’empoisonnait journellement. On a autour de moi empoisonner et assassiner plusieurs braves gens. »

De retour à Paris, il se déclare « malade parce que mon esprit souffre par des contrariétés ». Il a besoin d’avoir de la tranquillité, de ne plus entendre « les bruits, les tappage, les ennuyés des autres… ». « Même d’entendre parler devant ma fenêtre me donne des ennuyes. »

Il se croit empoisonné ; redoute les « électrisations », refuse d’être le parrain d’un des jeunes Fesser, « pour ne pas porter malheur à cet innocent », car lui, souffre encore du mauvais sort que lui ont jeté son parrain et sa marraine.

« Je l’ai vu dans son très humble logis de la rue de Chevreuse, où il s’enfermait entouré d’oiseaux qui venaient percher sur son chevalet même, et qu’il nom­mait ses « chères bêtes innocentes ». Dès ses premiers mots, le désarroi de ses idées se manifestait sur tout autre sujet que la peinture. Il se croyait l’objet de per­sécutions constantes de la part d’ennemis haut situés, à la tête desquels se trouvait peut-être le prince d’Orange. Une de ses préoccupations, lorsqu’on venait à lui, était d’empêcher qu’on lui touchât la partie supérieure de la main, qu’il disait empoisonnée. Je ne saurais répéter la longue et confuse histoire qu’il contait, à ce propos, avec une conviction désolante. Mais sitôt qu’il parlait de son art, sa lucidité se retrouvait intacte. »

Louis de Fourcaud

« Tout à coup, son langage se brouille et se hollandise, ses paroles deviennent bizarres, incohérentes. Il y est question d’agents de Louis XVII, de choses hor­ribles dont le peintre aurait été témoin. — Il se lève, comme mû par un ressort : « Voyez-vous, une electri­cité vient de passer à côté de moi » — et il fait avec sa bouche l’imitation d’une balle qui fuit. »

(Journal des Goncourt, 1871.)

Les mots « Ça y est », « Vous y êtes », dans lesquels il voyait une attaque brusque, le rendaient furieux et menaçant.

A la Côte un soir, on tue un porc. Il entend les coups de couperet et de hachoir. Il se figure que c’est la guillotine qui a fonctionné toute la nuit ; que son tour va venir. — Une maladie de la vessie et de la prostate crée de l’intoxication urémique qui redouble les hallucinations nocturnes.

Il se croit environné d’ennemis, ses hôtes, leurs ser­viteurs, lui deviennent odieux. On l’interne au Pension­nat de l’Asile Départemental de Saint-Rambert-Saint-Egrève, le 27 janvier 1891.

Il meurt à l’Asile, le 9 février 1891, d’une attaque d’apoplexie.

 

Langage.

Pendant son long séjour en France, il n’a guère appris le français. Son jargon, son orthographe n’ont guère changé. Si, en 1851, il écrit « la Belle Poel » et « la belle sexes », le 19 février 1880, il écrit encore en bas d’un croquis : « Pauline Brassier cherchant le pre­mier salade de pise en lit », et le 19 septembre 1883, il transcrit ainsi sur son album le menu d’un repas qu’il vient de faire à Grenoble :

Potage à l’écume

Calantine de vollaille

Merlan frite au citron

Filet de bœuf au champion

Gicot creison, etc.

Mais n’oublions pas que Baudelaire écorche ainsi son nom : Yonkind ; que Goncourt hésite entre Jonckind ou Jonkindt et que Zola préfère Jong-Kind.

(Lire les autres chapitres du livre Jongkind par Signac, 1927)

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