Marcelle Feugereux

Marcelle Feugereux

Une de ses toutes dernières paroles, après avoir demandé la date à l’un de ses petits-enfants : « Non, pas le 24, je préfère le 25 ! ». C’est donc le 25 août à 13 heures 30 que Marcelle Feugereux s’est éteinte.

Elle aura fait preuve de volonté et de dignité jusqu’à l’heure de sa mort et sera restée en pleine possession de ses moyens intellectuels. Née Vieillard le 25 novembre 1923 à Neuville-aux-Bois (Loiret), en bordure de la forêt d’Orléans, elle s’est mariée le 25 octobre 1945 avec Jean Feugereux qui était né lui aussi un 25 (septembre 1923).

La plus belle fille (de l’avis de ceux qui l’avaient connue à l’époque) de Janville (Eure-et-Loir) avait su distinguer chez Jean Feugereux – qui n’était pas mal non plus – un appétit pour la vie hors du commun.

Quelques livres sont sortis ces dernières années sur les femmes d’artistes et il en ressort que leur vie n’était pas souvent rose. Jean Feugereux disait d’ailleurs qu’il aurait dû rester célibataire et ne pas avoir d’enfants. Il disait aussi, à d’autres moments, que sa femme l’avait beaucoup aidé dans ses relations avec les autres.

Marcelle était une parfaite maîtresse de maison, une très bonne cuisinière, une femme enjouée à la conversation agréable. Et une très bonne organisatrice, par exemple elle notait le menu de chaque dîner pour ne pas présenter les mêmes plats deux fois aux mêmes invités.

Sa personnalité la poussait à bien plus d’indépendance comme elle le démontra après la mort de son mari. Mais si elle refusait l’affrontement, elle savait faire passer ses demandes avec humour. Je me souviens, c’était à Paris dans l’appartement du 35 rue de Seine, son « défilé » dans la petite salle à manger, à l’heure du dîner, avec son tablier de cuisine et brandissant une pancarte sur laquelle était marquée : « Des sous ! Des sous ! ». Il y avait alors des manifestations de rue… ce qui ne permet pas d’en préciser la date !

Une opportunité de travailler se présenta en marge de l’Ecole ABC de dessin par correspondance dont Jean Feugereux dirigeait l’enseignement : gérer les fournitures artistiques pour les élèves. Elle réussit si bien qu’elle put convaincre le patron, Pierre Frilet, de financer un grand et beau magasin d’art. Starcouleurs était situé rue Mazarine à l’angle de la rue Jacques Callot, quasiment au pied de la « Grande Masse » (là ou, entre autres, les élèves planchaient pour le concours du Prix de Rome) de l’Ecole des Beaux-Arts.

Elle y accueillit les artistes aux tendances les plus variées, jusqu’au Lettriste Isidore Isou. Elle devisait avec le voisin d’en face, le fondateur (le père de Guillaume Durand de la télévision) de la Galerie Durand dont le talent de découvreur était reconnu de toute la profession. Ils se retrouvèrent même à un mariage en Beauce ce qui leur permit de se révéler des liens familiaux… à la mode de Bretagne.

C’était une époque – la fin des années 50 et les années 60 – où ce quartier de Saint-Germain-des-Prés, aujourd’hui entièrement dévolu aux galeries d’art, était un vrai village où chacun se connaissait. On y trouvait tous les commerces de proximité, y compris un quincailler.

Le soir, Marcelle et Jean se retrouvaient au bistrot « La Palette » (il y a encore de ses œuvres qui décorent les piliers), chez leurs amis Daëron. C’étaient des apéritifs interminables avec les Ratier de la Galerie Chardin et leurs artistes : Paul Charlot, Lucien Fontanarosa, Claude Schürr et bien d’autres. Bien souvent, la soirée se terminait par un dîner au restaurant. Une fois rentré, Jean Feugereux, après une dure journée, se mettait à peindre dans son atelier qui était aussi leur chambre. Une forte odeur de térébenthine y flottait en permanence. Le matin, il était à 8 heures à son bureau des Champs-Elysées. Voulant parfois éclaircir un aspect de la discussion de la veille avec un ami peintre, il attendait 10 heures pour téléphoner et celui-ci était bien souvent encore au lit.

A la mort de son mari, et après une période d’abattement, Marcelle reprit son indépendance et s’engagea dans une nouvelle vie plus assumée et personnelle. Néanmoins, je suis témoin qu’elle fit tout pour la promotion de l’œuvre de Jean Feugereux et ses conseils lors de nos fréquents échanges me furent très utiles.

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Ci-dessus : Marcelle Feugereux, avec son arrière-petit-fils Tyméo, devant l’aquarelle de Jean Feugereux représentant la ferme de naissance de l’artiste (exposition « Jean Feugereux Paysan ! » à la Maison de la Beauce – Orgères en Beauce – en 2008)

Cette esquisse de la vie et de la personnalité de Marcelle Feugereux ne serait pas complète sans parler de ses derniers jours où elle fut à l’écoute de tous, famille, amis et soignants. A quelques jours de sa mort, alors qu’elle souffrait énormément (pour quelques jours seulement : merci aux médecins intelligents !) et que les soignants pouvaient à peine la toucher, elle leur demandait, avant leur départ, de ne pas oublier de prendre un chocolat dans la boîte qu’une de ses bonnes amies lui avait offerte, sachant qu’elle aimait tant offrir.

Elle dit plusieurs fois à ses proches, dont moi-même, avant de mourir : « Je suis heureuse. » Et comme elle me l’a dit, je lui répète aujourd’hui : « Au revoir, Maman, et merci pour tout. »

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