Signac Une crevaison

Ce texte fut publié dans la revue Le Chat Noir le 25 mars 1882, Le peintre Paul Signac avait à peine plus de 18 ans.

 

Ah, bien vrai, elle en avait assez de l’hôpital, depuis un mois qu’elle était là à moisir dans son pieu ; elle ne voulait pas y claquer, elle aimait mieux sortir et finir dans la rue dans ce grand calme propre, dans cette salle cirée suintant la buée des cataplasmes, sous ces rideaux blancs, alourdis de fades odeurs.  — Elle sortit. —

Pendant trois jours elle refit son quart dans l’Avenue de Clichy, glacée par le vent humide de février ; elle vivait des ivrognes que sa maladie ne dégoûtait pas, soufflant, quintant, foutue…

Alors elle sentit que c’était la fin. Non, elle ne crèverait pas sur le, bitume : toute gosse, élevée aux champs, elle avait aimé le grand air. — Elle se traîna jusqu’aux fortifications, et s’affala sur le talus salement vert.

Les stries vermillonées du soleil montaient derrière la masse violette du Mont-Valérien. Sur le ciel vert jaune les maigres arbres du chemin de ronde dessinaient jusqu’à leurs plus petites branches. De l’autre côté du talus des voyous jetaient des pierres sur un chien mort. De temps en temps une pierre atteignant le but faisait « pllaucht ». Les voyous riaient. Un tas de bouteilles cassées miroitait près d’une baraque en plâtras. Des silhouettes de sales maisons estompaient la route de la Révolte.

Et elle regardait avec des yeux trop vivants de phtisique, revoyant dans ce paysage pâle son village, ses grasses prairies où elle roulait, sale gamine, les chaumes inondés de soleil où elle dormait assommée de chaleur à l’ombre courte des meules. Puis elle était partie servir à Paris, le wagon noir, la nuit, l’arrivée houleuse, l’appartement triste de ses bourgeois, petits commerçants qu’elle avait volés la justice, Saint-Lazare, la foule pourrie des détenues et sa dégringolade en plein vice. Elle revoyait tout cela.

La nuit tombait, grise. Des feux rouges et verts, piquant tout à coup, indiquaient la ligne du chemin de fer. Les fenêtres s’éclairaient. Dans le fossé un ivrogne pleurait.

Elle là-haut agonisait. Quelque chose l’étrangla ; elle dégraffa sa robe ; les deux poings dans les yeux, elle se tordait étouffant un râle.

Et le ventre dans l’herbe, mangeant delà terre, elle creva.

 

J’avais cru voir ce texte sur Internet, je ne le retrouve plus…

 

Illustration : Paul Signac, Les modistes, 1885, huile sur toile (100 x 81 cm)

Paul Signac Les modistes

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